PYGMALION

Car l'Art s'il est bien fait surpasse la nature :
Le plus joli décor ne vaut pas la Peinture
Et les corps attirants les meilleures sculptures
Pas plus qu'un gros rocher la grande Architecture ;
Une pluie de soleil qui inonde le sol
Le baiser d'un amant, des fleurs de tournesol
Un grand panier de fruits, même trois bouts de lard
Ne gagnent de valeur que dans les yeux de l'Art ;
La palette du peintre aux teintes aquarelles
N'a rien à envier aux couleurs naturelles
Même d'un arc-en-ciel, d'aurores boréales
Ils touchent au joli, mais l'oeuvre à l'Idéal
Comprends-moi : la nature est très superficielle
Quand l'artiste - et lui seul - s'attache à l'essentiel,
À l'Essence, à l'Esprit, à ce qu'on ne perçoit
Sans un oeil éclairé du plus profond de soi
À ce qui ne vient pas comme simple évidence
Mais que l'on sent porté par une transcendance :
L'Art est portier du Sens, ouvre à l'Intemporel
Parle du Beau du Vrai mieux que le naturel
Il sait puiser de l'or d'un matériau trop laid
Du sein d'une folcoche un doux pinceau de lait
Et du corps trop rugueux du plus crasseux crapaud
Fait la divine fée à la câline peau :
Qu'on chante au firmament, qu'on peigne une ruelle
L'Art contre la nature emporte le duel